L'IA et la culture sous toutes ses facettes : compte rendu du sommet national des 17 et 18 mars
Nous avons envoyé des délégués au récent Sommet national sur l'IA et la culture, qui a réuni plus de 300 personnes issues du milieu universitaire, du gouvernement, des industries culturelles, du secteur des arts et de la culture, ainsi que des secteurs des affaires et des technologies. Les ministres Evan Solomon et Marc Miller étaient accompagnés des secrétaires parlementaires Madeleine Chinette, David Myles et Taleed Noormohamed, ainsi que du sénateur René Cormier. La représentation et l’organisation du ministère du Patrimoine canadien étaient assurées par la directrice générale Madonna Radi et son équipe. Consultez le rapport complet ici
Le sommet s’est ouvert sur une intervention percutante de Shani Gwin, fondatrice métisse de sixième génération et PDG de pipikwan pêhtâkwan, une agence de communication, de relations publiques et d’engagement dirigée et détenue par des Autochtones. Mme Gwin a replacé les avancées technologiques actuelles en matière d’IA dans le contexte de l’histoire canadienne marquée par la désinformation, l’exploitation des ressources et la dépossession des peuples autochtones, et a plaidé en faveur d’une approche progressive et communautaire pour le développement des technologies d’intelligence artificielle. Le discours d’ouverture de Mme Gwin a été suivi d’une déclaration de Björn Ulvaeus, au nom de la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs, affirmant que les artistes doivent être rémunérés pour l’utilisation de leurs œuvres dans tous les contextes. M. Ulvaeus a fait valoir que le Canada se trouve à un tournant où il doit décider comment il valorisera la créativité humaine dans un monde qui privilégie le développement technologique, et a affirmé que l’innovation et la protection des droits d’auteur peuvent coexister.
Si le cadre initial du sommet laissait entrevoir une approche axée sur l’humain et centrée sur les artistes, le reste de l’événement s’est avéré moins cohérent avec cette orientation. Dans son discours d’ouverture, le ministre Solomon a mis l’accent sur la nécessité d’agir rapidement et de faire preuve de leadership face à la menace qui pèse sur la souveraineté nationale. Les représentants du secteur technologique n’ont cessé de souligner le rythme des avancées technologiques et le risque que les industries canadiennes se retrouvent à la traîne. À l’inverse, les participants issus du secteur culturel ont réclamé à plusieurs reprises que le gouvernement fédéral adopte une position claire sur la question de savoir si et comment la propriété intellectuelle artistique sera protégée contre l’exploitation par les grands modèles linguistiques. Aucune réponse claire n’a été apportée, et il n’était parfois pas évident que les participants s’appuyaient sur des définitions communes.
Le terme « IA » était utilisé pour désigner un large éventail de technologies, allant des systèmes génératifs entraînés sur d’énormes ensembles de données aux outils d’assistance plus modestes utilisés dans les flux de travail organisationnels. En l’absence de distinction entre ces différentes utilisations, les discussions s’enlisaient souvent. Pour que le débat soit constructif, il est indispensable de distinguer l’utilisation de l’IA au service du renforcement des capacités organisationnelles de son utilisation dans le domaine des œuvres créatives, où les questions de paternité, de propriété et de rémunération occupent une place centrale.
Au cours de ces discussions, trois thèmes sont régulièrement revenus.
Tout d’abord, le droit d’auteur et la propriété intellectuelle ont dominé la quasi-totalité des discussions. Les appels lancés par les secteurs de la littérature et de la musique ont été particulièrement unanimes : aucune dérogation ne devrait être prévue dans la Loi sur le droit d’auteur du Canada pour les entreprises spécialisées dans l’IA. Il a également été largement reconnu que les lois existantes ne sont pas appliquées de manière cohérente ou claire. Bien que le ministre Miller ait indiqué qu’il n’envisageait pas de modifier la législation actuelle, cela n’a pas répondu à la préoccupation plus générale selon laquelle les systèmes actuels ne sont pas adaptés pour gérer la manière dont ces technologies fonctionnent déjà dans la pratique, d’autant plus que de nombreux modèles ont été entraînés sur des œuvres artistiques et culturelles sans mention de la source ni compensation.
Deuxièmement, l'accent a été largement mis sur la formation, l'adoption et l'intégration. Plusieurs entreprises se sont positionnées comme des leaders pour aider les acteurs du secteur culturel à adopter les outils d'IA. Cependant, l'ampleur actuelle de la demande reste incertaine. Les recherches présentées par Compétence Culture ont mis en évidence une hésitation généralisée, motivée par un manque de compréhension, des préoccupations en matière de confidentialité et des questions éthiques plus larges. Cela reflète une tension plus générale. Si l'IA a le potentiel d'étendre les capacités opérationnelles des organisations artistiques et des associations à but non lucratif, une grande partie des solutions actuellement disponibles repose sur des systèmes développés par de grandes entreprises technologiques américaines utilisant des pratiques d'entraînement que beaucoup dans le secteur jugent contraires à l'éthique.
Troisièmement, la souveraineté canadienne, tant en matière de données que de développement technologique, a été un thème récurrent. On observe un intérêt pour la mise en place de modèles et d’infrastructures basés au Canada qui reflètent les valeurs et la diversité culturelle du pays, parallèlement à l’exploration de modèles à plus petite échelle, contrôlés localement, pouvant être entraînés indépendamment des grandes plateformes multinationales. À l’heure actuelle, toutefois, les alternatives viables aux systèmes dominants basés aux États-Unis sont limitées, et la question de la souveraineté canadienne en matière de données reste en suspens.
Le sommet a également mis en avant des exemples d'expérimentations artistiques et organisationnelles autour de l'IA. La compagnie Les 7 doigts de la main a présenté un spectacle intégrant des visualisations générées par l'IA, tandis que Magnify Digital a fait la démonstration d'outils permettant d'analyser la croissance de l'audience sur les différentes plateformes numériques. Ces exemples ont illustré une utilisation plus modérée et réfléchie de l'IA, où la technologie vient soutenir les processus créatifs et administratifs menés par l'humain plutôt que de les remplacer.
Dans le même temps, plusieurs lacunes ont été constatées. La relation entre l'IA et la crise climatique n'a guère fait l'objet d'un débat approfondi. La représentation des communautés en quête d'équité était limitée, et plusieurs participants ont fait remarquer que leur participation nécessitait souvent un plaidoyer actif pour être prise en compte. L'absence des voix des communautés ayant une longue expérience de l'utilisation des outils d'IA, notamment la communauté des personnes handicapées, était particulièrement flagrante.
Dans l'ensemble, ces débats mettent en évidence un déficit structurel. Les systèmes d'attribution, de consentement et de rémunération n'existent pas actuellement à une échelle ou avec un degré de cohérence suffisants pour permettre leur adoption généralisée dans le secteur culturel. Il n'existe pas non plus de normes largement mises en œuvre pour le marquage ou l'identification des œuvres qui permettraient aux artistes de contrôler la manière dont leurs œuvres sont utilisées. Parallèlement, la rapidité des évolutions technologiques laisse peu de temps pour résoudre ces problèmes avant que ces technologies ne se généralisent davantage.
Malgré ces préoccupations, les participants ont également mis en avant des domaines prometteurs. L'IA pourrait renforcer les capacités opérationnelles des organismes artistiques et des organismes à but non lucratif. Si des systèmes appropriés de droits d'auteur et de rémunération sont mis en place, elle pourrait ouvrir de nouvelles sources de revenus pour les artistes et les titulaires de droits. Un modèle élaboré au Canada, fondé sur les valeurs canadiennes et la diversité culturelle, pourrait offrir une alternative aux systèmes actuels et renforcer la souveraineté nationale dans ce domaine. L'IA pourrait également soutenir l'exploration créative et contribuer à des initiatives telles que la documentation et la revitalisation des langues et des systèmes de connaissances autochtones, si elle est développée en collaboration avec les communautés.
Le sommet s'est conclu par l'annonce de la création d'un comité consultatif permanent sur les arts et la culture, composé de 12 membres dont les mandats seront renouvelés à tour de rôle. Bien que modeste au regard de l'ampleur des enjeux abordés, cette initiative offre un mécanisme potentiel permettant de maintenir le dialogue entre le secteur culturel et le gouvernement fédéral.
Dans l'ensemble, ce sommet a davantage servi de lieu de rencontre préliminaire que de forum décisionnel. Il a réuni des secteurs qui ont rarement l'occasion de se côtoyer et a mis en évidence à la fois les points de convergence et les points de friction. La voie à suivre dépendra de la capacité des discussions entamées ici à déboucher sur des mesures concrètes, notamment en matière de propriété intellectuelle, de souveraineté des données et du rôle du secteur culturel dans l'orientation du développement de l'IA au Canada.

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